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La dernière exposition de Jean-Paul Emonds-Alt

eut lieu à la Galerie Verhaeren à Boitsfort en novembre 2014

peu après son décès. C'était une série de dessins réalisés
au dos de cartons de bière intitulée

"Ma guerre en cartons"

(Lire texte de Jean-Paul Emonds-Alt ici)

 

 

 

 

 

 

 

Les contes du bistrot (texte de Michel Molitor)

Le bistrot a ceci de particulier qu’on y prend le temps qu’on veut, qu’on y déconstruit et reconstruit le monde à coup d’aphorismes définitifs et surtout qu’on y entend des histoires. Prendre un verre ensemble et surtout partager une histoire sont des gestes de haute culture.

Jean-Paul Emonds-Alt est comme cela. Il aime les bistrots. Sans modération. Il aime les bistrots sous toutes les latitudes et sous toutes leurs formes. Si le pub britannique a peut-être ses préférences qui tiennent à son affection pour les liquides ambrés d’origine écossaise ou irlandaise, vieillis dans des tonneaux de chêne ayant contenu du vin de Jerez dans une autre existence,


il ne dédaigne pas les guinguettes sous les platanes où l’on déguste un vin blanc bien frais... Il y a peu de guinguettes sous les platanes

à Boitsfort - rien n’est parfait - mais il existe des bistrots autour de la place Wiener où l’on boit de la bière moussue, où l’on retrouve des habitués devenus des potes au cours du temps et où on pratique une saine combibendalité (concept inventé en son temps par Edgard Morin qui définissait le boire ensemble comme une des voies de la connaissance)... Ces potes, on n’imaginerait pas les voir ailleurs ;

ils n’existent que par le bistrot auquel ils donnent une saveur particulière. Inversement, on pourrait dire que, par une singulière alchimie, le bistrot confère aux potes une sorte de substance qui fait leur rareté…

Jean-Paul Emonds-Alt a son bistrot. Au début, il y allait pour boire un verre (ou deux). Puis, assez vite, pour raconter des histoires auxquelles l’invitait un auditoire aussi varié que distingué. Certains éprouvent le besoin d’illustrer leurs histoires par une abondance de détails ou un luxe de références (réelles ou inventées ; le bistrot facilite singulièrement cet exercice par le climat de détente qu’il crée). Lui les dessine.

Ainsi, quand il parle de la guerre, ce qui lui arrive souvent en raison d’une adolescence étroitement intriquée dans les multiples drames des années 39-45,

il raconte toujours son histoire à partir de ses personnages, acteurs ou victimes, humains ou machines. Et quand il les évoque, il appuie son récit par un dessin qui donne plus de substance à son propos. Le matériau est là : le carton de bière, soustrait à son utilité première pour devenir le support d’un récit.

 

Jean-Paul Emonds-Alt est avant tout un conteur qui,

à travers toute son œuvre, reprend inlassablement les mêmes thèmes et les mêmes questions. Le dessin au feutre sur un carton de bière n’est pas un art mineur,

c’est un rêve. Le récit commence par l’évocation des jouets de l’enfance. Les petits soldats de bois dont la découpe n’offre que le profil, les tanks mécaniques que l’on remonte avec une clé, les navires esquissés dans une tôle peinte font partie de ces attributs peuplant les jeux des petitsgarçons qui ne connaissent de la guerre que la geste héroïque transmise par une mémoire définitivement sélective.

Le chapitre suivant s’ouvre sur une autre réalité : la défaite hideuse suivies des images d’une longue saga, le bruit et la fureur d’une guerre implacable d’où émergent quelques symboles fort tels les Spitfires de 1940. Une fascination hésitante devant les hommes  en uniforme qui gagnent

ou qui perdent selon les conjonctures, ni victimes (elles existent ailleurs) ni héros (obscurs et rares), mais qui progressivement laisseront dans ces années de fer et de feu une bonne partie de leur âme. 

Et puis, plus tard, il y aura les bateaux. Toujours les mêmes, chalutiers bretons ou de la mer du Nord, d’Ecosse, d’Irlande ou des Cornouailles, trapus, camus, résistants, butés, baroudeurs, efficaces et taiseux à l’image des marins qui les peuplent. D’une beauté qui tient à leur parfaite adéquations aux tâches qu’ils entreprennent.
Là où d’autres rêvent de goélettes et de leurs ailes de voiles, Jean-Paul Emonds-Alt rêve de sobres chalutiers.

Et fait rêver ses auditeurs.